Chinoise de 47 ans autoproclamée « déesse de la richesse », Zhimin Qian écope de 11 ans et 8 mois de prison pour une fraude au bitcoin d’une ampleur inédite.
Une « déesse » bâtie sur un Ponzi milliardaire
Dans les coulisses de l’une des plus vastes arnaques à la cryptomonnaie de la dernière décennie, un nom revient sans cesse : Zhimin Qian, alias Yadi Zhang. Cette femme au parcours fuyant a orchestré, entre 2014 et 2017, une fraude de type Ponzi via sa société Lantian Green, basée à Tianjin. Le mécanisme était classique, presque caricatural : rémunérer les premiers investisseurs grâce aux fonds des nouveaux entrants. Mais l’ampleur est, elle, hors norme : 128 000 victimes en Chine, et plus de 61 000 bitcoins saisis, soit plus de 6 milliards de dollars au cours actuel.
Derrière les chiffres vertigineux se dessine une escroquerie alimentée par des promesses de rendements irréels, des mises en scène soignées et un storytelling personnel. Qian cultivait l’image d’une femme visionnaire, riche, puissante, entourée d’un réseau d’émissaires chargés de recruter de nouvelles proies. L’illusion fonctionnait : réunions publiques, vidéos, événements luxueux créaient un vernis de légitimité qui attirait un public souvent peu averti financièrement.
Lorsque les autorités chinoises s’intéressent à son cas, Qian convertit une grande partie des fonds en bitcoins, un refuge idéal pour dissimuler l’origine de l’argent. Puis elle disparaît, laissant derrière elle des familles ruinées, des mariages brisés, et des milliers d’investisseurs persuadés d’avoir perdu à jamais leurs économies.
Une cavale luxueuse à travers l’Europe
La fuite de Zhimin Qian raconte une autre histoire : celle d’une femme persuadée d’être intouchable. Munie de documents falsifiés, elle quitte la Chine et parcourt l’Europe en dépensant sans compter. À Berlin, elle séjourne aux Ritz-Carlton, achète des bijoux de prestige chez Van Cleef & Arpels à Zurich, fréquente les boutiques où l’excentricité et la fortune réelle ou imaginaire se confondent.
Son arrivée au Royaume-Uni marque une nouvelle étape. Elle s’installe dans un manoir londonien, loué 17 000 livres par mois, entourée d’un personnel de maison à son service. Elle tentera même d’acheter la demeure, affichée à 23 millions de livres, mais l’opération échoue, faute de justificatifs financiers crédibles.
Pendant ce temps, sa complice en Grande-Bretagne, Jian Wen, tente de blanchir les sommes colossales en investissant dans l’immobilier. Un pari risqué qui finira par la rattraper : elle est arrêtée en 2020 puis condamnée à six ans et huit mois en 2024.
La cavale de Qian, elle, prendra fin plus tard. L’enquête s’intensifie, notamment grâce à la surveillance rapprochée de Seng Hok Ling, un Malaisien de 47 ans impliqué dans le blanchiment. En 2024, la « déesse de la richesse » est interpellée à York, avec à ses côtés or, cash et cryptomonnaies totalisant 11 millions de livres.
Les victimes : du rêve à la ruine
Derrière la froideur des chiffres se trouvent des histoires humaines d’une violence rare. Les victimes de Qian sont pour beaucoup des personnes sans expertise financière, séduites par la promesse d’un investissement simple, moderne et incroyablement rentable. Selon les avocats britanniques et chinois impliqués, on trouve parmi elles des agriculteurs, des chauffeurs de taxi, des bouchers, des femmes au foyer, ou encore des couples modestes cherchant à préparer leur retraite.
Les témoignages recueillis par la presse chinoise décrivent un mode opératoire redoutable : des recruteurs charismatiques, des présentations publiques, des leaders affichant une confiance quasi hypnotique. Une victime raconte avoir été convaincue par une dirigeante au discours « captivant », « sincère » et « assuré » d’investir plus de 200 000 yuans — des économies construites sur des années de travail.
Pour certains, les pertes sont telles qu’elles ont provoqué des ruptures familiales : divorces, enfants coupant les ponts, faillites personnelles. Plus de 1 300 victimes se sont déjà manifestées dans la procédure au Royaume-Uni, mais les chiffres réels pourraient être bien supérieurs.
Aujourd’hui encore, un débat judiciaire majeur se joue : les victimes doivent-elles être remboursées du montant investiou percevoir une indemnisation indexée sur la valeur actuelle du bitcoin ? La différence est abyssale : le bitcoin valait 3 600 dollars en 2018, contre 100 000 dollars environ aujourd’hui.
Le verdict : une chute spectaculaire
Le procès devant la Southwark Crown Court de Londres marque la fin d’une trajectoire hors du commun. Poursuivie uniquement pour possession et transfert de biens criminels, Qian risquait jusqu’à quatorze ans de prison. Sa tenue sobre, son regard impassible et son silence lors de l’audience contrastent avec son personnage flamboyant de « déesse de la richesse ».
Le tribunal a tranché : 11 ans et 8 mois de prison. Une condamnation lourde, mais jugée à la hauteur d’une fraude ayant détruit des vies entières.
En plaidant coupable, Qian espérait rassurer les victimes. Son avocat assure que la flambée du bitcoin permettra de couvrir une grande partie des pertes. Reste à voir si la justice britannique adoptera une interprétation favorable aux investisseurs ou limitera les remboursements au capital initial.
L’affaire Qian expose une nouvelle fois la vulnérabilité des épargnants face aux promesses trompeuses de la finance décentralisée. Elle rappelle aussi que, dans l’univers des cryptomonnaies, les fortunes les plus brillantes peuvent se révéler les plus toxiques.
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