Ce groupe spécialisé dans le démarchage entretient la tradition des VRP démarcheur à domicile pour le meilleur mais surtout pour le pire.
Porte-à-porte is not dead!
Non, le porte-à-porte et les VRP, ça n’est pas mort! Même à l’heure d’internet et des call-center de démarchage téléphonique de masse, des artisans perpétuent la tradition des vendeurs d’encyclopédie en zone pavillonnaire, souvent à des personnes retraitées et vulnérables, comme l’a magnifiquement raconté le film « Les portes de la gloire ». Les pratiques que nous allons décrire y ressemblent de façon carricaturale.

Affiche du film « Les porte de la gloire »
Rien n’est plus efficace que le contact physique pour transformer un prospect en client… C’est ce qu’illustre l’exemple de véritable groupe du démarchage à domicile et de la vente, constitué autour de la personnalité de Guillaume Aubry.
Exosphère: « du cash sans limite ! »
Originaire de l’Aisne, Guillaume Aubry a créé sa première entreprise en 2007, Exosphère, a tout juste 29 ans. 20 ans plus tard, le registre du commerce et des sociétés l’associe à près de 23 entreprises dont plusieurs liées au démarchage commercial, certaines obscures et d’autres plus importantes. Il a été brièvement inscrit à l’ORIAS comme mandataire intermédiaire d’assurance avec l’entreprise AD Kwat Distribution qui a eu à souffrir d’un conflit judiciaire avec l’un de ses employés.

Profil public de Guillaume Aubry.
Exosphère est le vaisseau amiral, présenté sur le site exosphere.fr. Cette respectable vitrine recrute perpétuellement de nouveaux employés. C’est que le turnover est endémique. Vous allez comprendre pourquoi…
Des « commerciaux » payés avec « du cash sans limite »
En quoi consiste ces jobs? Pratiquement aucun détail n’est donné sur le site. « Nous recrutons des commerciaux » est la description la plus précise qui soit donnée. Combien est-on payé? « Du cash sans limite ! Plus tu as des clients plus tu exploses ta fiche de paie ! ». Traduire: un fixe faible et beaucoup de commission au résultat.
Les sites permettant de noter des employeurs le confirment: « Pas de salaire fixe », « Salaire flou », « A fuir si vous chercher de la stabilité salariale », « salaire pas fixe donc zero garantie derrière ». Le site promet pourtant de transformer nombre de ses employés en managers! Exosphère revendique 150 employés dans toute la France.

Avis public laissé à propos d’Exosphère.
Le groupe compte d’autres sites tels que scool.sale, groupepower.fr, weecan.fr, odyssee.bzh ou encore levvyelectro.com en association avec Moïse et Kenny Sitbon sein de l’entreprise Strato. La famille Sitbon est cœur d’une enquête réalisée par Micode sur une vaste arnaque à la vente d’assurance par téléphone diffusée au printemps 2026. C’est cette enquête du youtubeur spécialisé dans les arnaques qui attiré notre attention sur le groupe dirigé par Guillaume Aubry.

Extrait de l’enquête de Micode sur la famille Sitbon.
Illyade.com cultive une image mafieuse
Dans les sites internet du groupe, il y a surtout illyade.com. Illyade, ça se prononce comme Iliad, le nom du groupe de télécommunication fondé par Xavier Niel, cet entrepreneur qui a fait fortune dans le minitel rose, les peep-shows parisiens et le vol de données.

Extrait du site d’Illyade.
Si le site Illyade.com s’embarrasse de moins de pudeur qu’exosphere.fr, c’est uniquement pour investir la métaphore graphique et linguistique du gangstérisme et de la mafia! La page d’accueil cite Don Corléone, le personnage du parrain mafieux dans le film de Francis Ford Coppola: « je vais lui faire une offre qu’il ne peut pas refuser ». Les autres onglets sont habillés de citations d’Al Capone ou Pablo Escobar… Ne manque que Scarface. Une vidéo semble même mettre en scène de vrais employés et cadres grimmés en gangsters italo-américains.
L’ensemble du site est sur cette ligne: images de voitures de luxe, armes de poing, billets de banques… Les recrues peuvent monter les échelons: homme de main, second couteau, bras droit, chef de famille. Il est question de « rejoindre la pieuvre », l’un des surnoms de la mafia. « Nous armons nos commerciaux des meilleurs techniques pour rafler chaque jour une mise plus importante ». Cette présentation d’Illyade.com est-elle un aveu de la nature réelle de ce business?

Extrait du site d’Illyade.
Cette valorisation de la criminalité nous rappelle ce que nous avons souvent rencontrés dans les call-center d’arnaque. L’un des modèles qui y est régulièrement mis en valeur, c’est Jordan Belfort, immortalisé dans le film de Martin Scorsese, « Le Loup de Wall Street ». Cet escroc condamné a une peine de prison ferme a été maintes fois cité en exemple comme modèle pour former les jeunes recrues.
Le matin, les équipes ne savent pas où elles vont être envoyées
Une ancienne employée d’Exosphère a accepté de nous raconter son expérience. Céline (son prénom a été modifié), a passé plusieurs mois comme VRP pour l’entreprise. C’était à un moment compliqué de sa vie. Elle devait trouver d’urgence un emploi pour s’en sortir. C’est ce qui l’a poussé à accepter de travailler pour Exosphère.
Chaque matin des équipe de quatre ou cinq se retrouvent pour partir en voiture vers le quartier cible du jour. Ils se savent jamais quel quartier a été choisi par leur direction. Il peuvent devoir faire plus d’une heure de route avant de l’atteindre.
Cette équipée en voiture est une forme de contrôle et de pression manageriale. Beaucoup n’ont ni permis ni véhicule personnel. Envoyer une équipe au loin dans un quartier résidentiel isolé, c’est la garantie qu’ils vont rester dans la quartier à démarcher tant que tous n’auront pas rempli leur objectif de la journée. Tant que chacun n’a pas obtenu quatre signature, pas de retour possible.
Et cela incite insidieusement ceux qui ont déjà obtenu leurs signature à faire pression sur les retardataires ou à leur donner un coup de main… Mais si un vendeur réussit à vendre un abonnement à un titre de presse dans la foulée d’un abonnement à un contrat d’énergie, cette signature compte double!
Frapper à 200 portes par jour et noter les réactions
Céline devait frapper entre 150 et 200 portes par jour et noter scrupuleusement les réactions des gens sur un rapport. De façon prévisible, elle se fait contineullement rembarer… « C’est humiliant. Les premiers jours j’avais envie de pleurer. Et puis au bout d’un moment, ça devient normal. On accepte ». Le flicage incessant et cette humiliation constante incitent vite à tricher dans les rapport de démarchage…
Beaucoup arrêtent dès la première journée. La plupart arrêtent au bout de quelques semaines ou quelques mois. Le turnover est particulièrement élevé. Du coté des équipes, ces conditions de travail peuvent aussi susciter des élans de soldarité très forts. Mais du coté du management, la compétition entre équipes et entre employés est sans cesse appuyée au moyen de confrontation des performances des équipes et de promesses de récompenses de toutes sortes: enceintes JBL, dîner offert, apple watch, bouteilles de champagne…

Pour relever la motivation des employés, la direction leur promet sans cesse de recevoir des cadeaux.
Les employés bénéficient régulièrement de fêtes et de séminaires, souvent à l’étranger. La chaîne Youtube d’Exosphère raconte nombre de gratifications offertes aux vendeurs les plus performants. Des salariés très jeunes, vunlérables et inexpérimentés, un fixe faible ou nul, de très grosses commissions, une mise en concurrence violente et des gratifications et cadeaux incessants, des références culturelles valorisant la fraude: c’est une recette manageriale que nous avons observée dans de nombreux call-center dédiés à l’arnaque.
C’est probablement le seul moyen de faire accepter à des employés de faire des choses qui entrent en conflit avec la plupart des valeurs morales communément partagées. Ceux qui ne démissionnent pas au bout de quelques jours ou quelques semaines finirons par recevoir la vocation. Ils deviendront managers et encaderont les nouveaux venus. A moins qu’ils ne créent leur propre entreprise.
Aucun salaire fixe, uniquement des commissions
Céline ne touchait aucun fixe. Elle était uniquement payée à la commission. Pendant un moment délicat de sa vie, cela lui a permis de s’en sortir en touchant 3 à 4000 euros par mois pendant quelques mois.
Tous ont reçu une formation de trois jours avant d’être lâchés et de fondre sur une zone résidentielle. Le travail de Céline consistait à faire signer des contrat pour ENI, un fournisseur d’énergie, connu pour investir massivement la vente en porte-à-porte.

Article relatant une condamnation d’ENI.
De façon prévisible, de nombreux articles, forum et associations ne cessent justement de dénoncer les pratique des démarcheurs missionnés par ENI. L’entreprise a notamment été condamnée pour des faits semblables à ceux qus nous relatons.
Suivre scrupuleusement un script de prise de contact
Céline et ses collègues se présentent d’une façon ambigue: « On dit qu’on intervient sur le gaz et l’électricité » raconte Céline. Ca n’est pas faux mais cela n’est pas tout à fait juste non plus… Cela laisse une impression d’autorité officielle. Personne ne présente de badge ou de signe distinctif.. « Puis ont demande à voir une facture » explique-t-elle.
En réalité, ce protocole de démarchage suit un script très précis établi par les managers. Chaque mot, chaque tournure a été qualibrée dans un but précis. Régulièrement, les managers interviennent aux cotés de leurs employés pour s’assurer que les VRP le suivent à la lettre. Dans ce cas-ci, la première approche prend appui sur une autorité juridico-administrative implicite. Obtenir une facture permet ensuite d’avoir accès à des données privées précises qui vont permettre de mettre le « pied dans la porte » qui abaisse les défense des consommateurs pour ensuite dérouler la suite de l’argumentaire commercial.
Objectif: pénétrer le logement, briser la glace, s’assoir à table
L’enjeu suivant, c’est de pénétrer dans le logement. « Une fois que l’on est chez eux, on observe pour repérer un élément qui va nous permettre de créer une connexion émotionnelle, un lien privilégie et donc de l’empathie ».
Une photo d’enfant, un animal, une canne à pêche… tout est bon pour nourrir une relation artificielle et intéressée. Chez Exosphère, c’est ce que l’on appelle le « bris de glace ». Une fois que la glace est brisée, le commerçant gagne un espace temporel et attentionnel qui va lui permettre de dérouler son argumentation et d’être écouté. Ler script prévoit également de réussir à imposer de s’asseoir à une table.
« Une fois attablé, on fait un croquis pour expliquer comment fonctionen l’électricité. Cela permet de valider l’argumentaire » poursuit Céline. « On utilise un lagage technique pour perdre les gens. Ils finissent par nous percevoir comme des experts et nous faire confiance ».
Une réputation en lligne déplorable
La réputation en ligne d’Exosphère est déplorable. Sur de nombreux sites tels que Trustpilot, Facebook, Indeed et d’autres, les accusations d’arnaques pleuvent et confirme les scénarios de vente en porte à porte que nous a rapporté ce témoin anonyme.

Fiche du site Trustpilot consacré à Exosphère.
Nous avons également échangé avec un ancien employé d’Exosphère ayant travaillé à Paris pour vendre des abonnements pour le compte de SFR. Une expérience qui lui a valu un contrôle de police car des voisins s’inquiétaient de le voir démarcher des personnes âgées. Son expérience n’a duré qu’une journée.
Rappel: le régime juridique de la vente hors établissement
Rappelons que le législateur a identifié depuis très longtemps les risques et les abus de ce type de vente. Pour cette raison, la vente à domicile dispose d’un régime juridique spécifique. Dès qu’une vente n’a pas lien dans les locaux habituels du professionnel, par exemple au domicile du consommateur, sur son lieu de travail ou lors d’un démarchage dans un lieu public, on tombe dans le cadre juridique de la vente hors établissement.
Ce type de vente fait l’objet d’une réglementation spécifique destinée à protéger le consommateur contre les décisions prises sous la pression ou sans avoir eu le temps de comparer les offres. Le professionnel est notamment tenu de fournir des informations précontractuelles claires sur son identité, les caractéristiques du bien ou du service, le prix, les modalités de paiement et les conditions d’exercice du droit de rétractation.
Le consommateur bénéficie en principe d’un droit de rétractation de 14 jours à compter de la conclusion du contrat pour une prestation de services ou de la réception du bien pour une vente de marchandises. Durant cette période, il peut renoncer à son achat sans avoir à justifier sa décision ni à supporter d’autres frais que ceux éventuellement prévus par la loi.
Si le professionnel n’informe pas correctement le consommateur de ce droit, le délai de rétractation peut être prolongé conformément aux dispositions du Code de la consommation. Certaines ventes demeurent toutefois exclues de ce mécanisme, notamment les biens confectionnés selon les spécifications du consommateur, les produits rapidement périssables ou certains services pleinement exécutés avec son accord préalable.
En cas de non-respect des obligations légales par le professionnel, le consommateur peut solliciter les autorités compétentes ou engager les recours prévus par la réglementation afin de faire valoir ses droits.
Pour rédiger cet article, nous avons tenté de prendre contact avec les différentes sociétés évoquées et avec Guillaume Aubruy. Nous n’avons jamais eu de retour.


