Mafieux assassiné, victimes de la shoah, impossibilité de prouver sa propriété, dictateur déchu, olygarque blaclisté… Que devient l’argent placé sur des comptes bancaires dans des paradis fiscaux quand personne ne vient le réclamer?

Une question que personne ne pose : où va l’argent que plus personne ne réclame ?

Les paradis fiscaux – ou, plus exactement, les juridictions de complaisance facilitant la confidentialité des patrimoines – sont généralement étudiés sous l’angle de l’optimisation fiscale, du blanchiment d’argent ou de la fraude. Les enquêtes des Panama Papers, des Paradise Papers ou des Pandora Papers ont abondamment montré comment ces territoires permettent de masquer les véritables propriétaires d’actifs grâce à des sociétés offshore, des trusts, des fondations privées ou des prête-noms.

Une question demeure pourtant largement inexplorée : que deviennent ces fortunes lorsque plus personne ne vient les réclamer ?

Le sujet est loin d’être anecdotique. Les criminels meurent, sont arrêtés ou disparaissent. Les fraudeurs oublient parfois les montages qu’ils ont eux-mêmes mis en place. Les héritiers ignorent l’existence de structures juridiques créées plusieurs décennies auparavant. Les fiduciaires ferment leurs portes, les avocats décèdent, les banques fusionnent et les archives se perdent.

Le secret qui protégeait un patrimoine peut alors devenir son pire ennemi.

Ce paradoxe est rarement évoqué. Pourtant, il touche au cœur même de l’économie offshore : plus un patrimoine est dissimulé, plus il devient difficile d’en démontrer la propriété lorsque survient un accident de la vie.

Des montants colossaux… mais un angle mort statistique

Les économistes disposent aujourd’hui d’estimations relativement solides concernant le volume des richesses détenues offshore.

Les travaux de Gabriel Zucman, Annette Alstadsæter et Niels Johannesen estiment que les ménages possèdent entre 7 000 et 13 000 milliards de dollars de richesse financière dans des centres offshore, selon les méthodes retenues.

Ces chiffres concernent les patrimoines détenus dans ces juridictions, qu’ils soient déclarés ou non. Ils ne disent absolument rien de la proportion d’avoirs devenus pratiquement irrécupérables.

Les statistiques de la Banque des règlements internationaux (BRI) montrent par ailleurs que les centres financiers offshore concentrent des dizaines de milliers de milliards de dollars de positions financières internationales. Ces données englobent toutefois l’ensemble des flux bancaires et financiers et ne correspondent pas aux seules fortunes privées.

Autrement dit, nous connaissons assez bien le volume global des richesses offshore… mais personne ne semble capable d’estimer combien de ces actifs sont devenus « orphelins ».

Ni le Fonds monétaire international, ni l’OCDE, ni le GAFI, ni la Banque des règlements internationaux n’ont publié d’estimation mondiale des actifs dont le bénéficiaire économique est décédé, disparu ou devenu impossible à identifier.

Ce silence statistique constitue probablement l’un des plus grands angles morts de la finance internationale.

Le paradoxe du secret : protéger sa fortune… au risque de la perdre

La recherche de confidentialité peut produire un effet inattendu. Les montages offshore sophistiqués reposent souvent sur une succession de sociétés écrans, de trusts, de fondations privées, de prête-noms, de fiduciaires professionnels et d’intermédiaires installés dans plusieurs pays.

Tant que tous les acteurs sont présents, l’organisation fonctionne parfaitement. Mais qu’arrive-t-il lorsque celui qui a imaginé le montage disparaît ?

Ses héritiers savent-ils seulement que ces structures existent ? Retrouveront-ils les conventions de trust, les actes constitutifs des fondations, les lettres de souhait, les contrats de fiducie ou les codes d’accès ? Rien n’est moins sûr.

Dans certains cas, le patrimoine devient pratiquement impossible à récupérer parce que personne n’est capable de démontrer juridiquement la chaîne complète de propriété.

Le système conçu pour cacher les actifs aux autorités finit alors par les cacher également à leurs véritables propriétaires.

L’affaire Rybolovlev-Bouvier : quand l’opacité devient une arme

Cette vulnérabilité n’est pas seulement théorique. L’un des exemples les plus spectaculaires est celui du milliardaire russe Dmitri Rybolovlev et du marchand d’art suisse Yves Bouvier.

Entre 2003 et 2014, Rybolovlev acquiert une quarantaine d’œuvres majeures de Picasso, Modigliani, Léonard de Vinci ou Rothko pour un montant dépassant deux milliards de dollars. Pendant longtemps, il croit que Bouvier agit comme simple intermédiaire percevant une commission.

Selon Rybolovlev, Bouvier achetait en réalité lui-même les œuvres avant de les lui revendre immédiatement avec des marges considérables, parfois supérieures à plusieurs dizaines de millions de dollars sur une seule transaction. Le préjudice allégué a été estimé à près de 500 millions d’euros.

Les procédures judiciaires se sont achevées sans condamnation pénale de Bouvier, plusieurs plaintes ayant été abandonnées ou classées selon les juridictions concernées. Les désaccords portent notamment sur la nature exacte de la relation contractuelle entre les deux hommes.

Ce dossier illustre néanmoins un phénomène essentiel : dans un univers où les propriétaires réels des actifs demeurent volontairement discrets, où les achats transitent par des sociétés offshore et où la confidentialité constitue la norme, les possibilités de manipulation augmentent mécaniquement. Autrement dit, l’opacité protège parfois… mais elle expose également.

Le précédent historique le plus célèbre : les comptes suisses des victimes de la Shoah

Le cas le plus emblématique demeure celui des comptes bancaires ouverts en Suisse par des familles juives avant la Seconde Guerre mondiale. Après la Shoah, de très nombreux titulaires avaient disparu. Leurs héritiers tentèrent de récupérer les avoirs déposés dans plusieurs établissements helvétiques.

Ils se heurtèrent souvent à des exigences documentaires pratiquement impossibles à satisfaire : actes de décès inexistants, archives détruites pendant la guerre, disparition de familles entières ou impossibilité d’établir la qualité d’héritier. Pendant plusieurs décennies, les banques suisses soutinrent qu’elles ne pouvaient restituer les fonds sans preuves suffisantes. Cette position suscita de vives critiques internationales.

À partir des années 1990, sous une forte pression venue notamment des États-Unis, plusieurs commissions d’enquête furent créées, des listes de comptes dormants furent publiées et les principales banques suisses conclurent en 1998 un accord transactionnel de 1,25 milliard de dollars avec les représentants des victimes.

Cette affaire montre jusqu’où peut aller le paradoxe de la confidentialité bancaire : un système conçu pour protéger les déposants peut, dans certaines circonstances historiques, rendre leurs propres héritiers incapables de récupérer les fonds.

Les mafieux et les dirigeants corrompus : des fortunes parfois sans héritiers identifiables

La même problématique se retrouve dans la criminalité organisée et les régimes autoritaires. Les organisations mafieuses utilisent fréquemment des structures très compartimentées : sociétés offshore, comptes ouverts sous de faux noms, trusts, prête-noms, fiduciaires. Lorsque le chef d’une organisation est assassiné, arrêté ou décède, une partie des actifs devient extrêmement difficile à retrouver.

Les magistrats italiens spécialisés dans la lutte contre la mafia décrivent régulièrement cette difficulté : certains patrimoines sont répartis entre plusieurs pays, plusieurs personnes et plusieurs structures juridiques qui n’ont parfois plus aucun lien apparent. Les exemples les plus documentés concernent cependant les dirigeants politiques.

L’ancien président philippin Ferdinand Marcos avait constitué une immense fortune à l’étranger pendant ses années au pouvoir. Après sa chute en 1986, les autorités philippines mirent plusieurs décennies à récupérer une partie des actifs dissimulés en Suisse et dans d’autres juridictions. Des centaines de millions de dollars furent finalement restitués après d’interminables procédures judiciaires.

Le dictateur nigérian Sani Abacha constitue un autre exemple majeur. Après son décès en 1998, des centaines de millions de dollars furent localisés en Suisse, au Luxembourg, à Jersey et au Liechtenstein. Plusieurs restitutions ont encore eu lieu plus de vingt ans après sa mort. Ces dossiers montrent combien la récupération d’avoirs offshore peut s’étendre sur plusieurs décennies.

Après la chute du régime libyen en 2011, des dizaines de milliards de dollars d’actifs furent gelés dans de nombreux pays. Une partie de ces avoirs demeure toujours immobilisée. La difficulté n’est plus d’identifier le propriétaire historique mais de déterminer l’autorité libyenne légitime susceptible de recevoir ces fonds.

Les actifs existent, les banques les détiennent, mais leur destination juridique reste incertaine.

Les milliardaires russes décédés : un nouvel imbroglio juridique

Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, les sanctions occidentales ont conduit au gel de nombreux actifs appartenant à des oligarques et à des personnalités russes.

Dans le même temps, plusieurs hommes d’affaires russes sont décédés dans des circonstances très médiatisées, parmi lesquels Sergey Protosenya, Alexander Tyulyakov, Leonid Shulman, Vasily Melnikov, Vladislav Avaev ou encore Mikhail Watford.

Il serait toutefois inexact d’affirmer que leurs avoirs gelés sont aujourd’hui bloqués en raison de leur décès. Les situations individuelles sont différentes et toutes ces personnes n’étaient pas nécessairement soumises à des sanctions personnelles au moment de leur mort. En revanche, ces affaires illustrent un problème nouveau.

Lorsqu’un patrimoine est gelé dans plusieurs pays, détenu au travers de sociétés offshore, de trusts et de fondations privées, puis que son bénéficiaire décède, la succession devient particulièrement complexe.

Les héritiers peuvent se retrouver confrontés à plusieurs niveaux de difficultés : démontrer leurs droits successoraux, établir le lien avec les structures offshore, obtenir la levée éventuelle des sanctions et satisfaire aux exigences des banques. Ces dossiers risquent d’alimenter pendant des années un contentieux international dont l’issue demeure largement imprévisible.

Peut-on estimer le volume des avoirs devenus « orphelins » ?

Personne ne dispose aujourd’hui de chiffres fiables. Il est néanmoins possible de raisonner par analogie avec les comptes en déshérence recensés dans des pays beaucoup plus transparents.

En France, la loi Eckert organise le transfert des comptes bancaires inactifs et des contrats d’assurance-vie non réclamés vers la Caisse des Dépôts. Les montants concernés représentent aujourd’hui plusieurs milliards d’euros.

Aux États-Unis, les programmes d’unclaimed property administrés par les différents États gèrent collectivement des dizaines de milliards de dollars d’avoirs non réclamés.

Ces chiffres concernent des économies où les registres d’état civil sont fiables, où les successions sont relativement bien documentées et où les patrimoines sont beaucoup moins opaques que dans les centres offshore. On peut donc formuler une hypothèse prudente.

  • Si seulement 0,5 % des quelque 10 000 milliards de dollars de richesse financière offshore devenaient durablement irrécupérables, cela représenterait déjà environ 50 milliards de dollars.
  • À 1 %, on atteindrait 100 milliards de dollars.
  • À 2 %, le montant dépasserait 200 milliards de dollars.

Il ne s’agit évidemment pas d’estimations mais de simples exercices de raisonnement destinés à illustrer qu’un phénomène quantitativement faible peut représenter des sommes gigantesques lorsqu’il porte sur un stock d’actifs aussi considérable.

Que prévoit le droit ? Trois grands modèles coexistent

Contrairement à une idée répandue, les banques ne deviennent généralement pas propriétaires des avoirs parce qu’un client disparaît. Les législations suivent principalement trois grandes logiques.

  • Le modèle de l’obligation perpétuelle

Historiquement, plusieurs places financières – notamment la Suisse – considéraient que la banque restait indéfiniment débitrice du dépôt. Le compte pouvait rester inactif pendant plusieurs décennies sans que la banque acquière pour autant la propriété des fonds.

  • Le fonds de restitution

Certaines juridictions, comme Jersey, ont adopté un système dans lequel les comptes très anciens sont transférés à un fonds spécialisé. Les héritiers conservent néanmoins leur droit à restitution s’ils parviennent ultérieurement à démontrer leurs droits. Une partie des sommes peut être utilisée à des fins d’intérêt général tant que les réserves nécessaires sont conservées.

Dans plusieurs pays de common law, notamment aux États-Unis, les avoirs non réclamés finissent par être transférés à l’État. Ce transfert ne signifie toutefois pas nécessairement une appropriation définitive : dans la plupart des États américains, les propriétaires ou leurs héritiers peuvent encore réclamer les sommes plusieurs années, voire plusieurs décennies plus tard.

L’enjeu comptable : que font réellement les banques de ces comptes ?

Une autre question demeure largement méconnue : comment ces avoirs sont-ils traités dans les comptes des établissements financiers ? Avec les normes comptables modernes, notamment les normes IFRS, les dépôts des clients restent inscrits au passif des banques en tant qu’obligations envers leur clientèle tant qu’aucun événement juridique ne permet de les éteindre.

Autrement dit, un compte oublié ne constitue pas automatiquement un enrichissement pour la banque. Cette situation soulève néanmoins plusieurs interrogations pratiques. Comment les établissements provisionnent-ils les comptes inactifs depuis trente ou quarante ans ? Combien de dossiers font encore l’objet de recherches d’héritiers ? Combien de structures offshore n’ont plus aucun contact avec leurs bénéficiaires ?

Ces informations existent nécessairement dans les systèmes d’information des banques. Pourtant, elles ne sont pratiquement jamais publiées.

Le véritable mystère n’est peut-être pas l’argent… mais le silence

Le plus frappant dans ce dossier n’est finalement pas l’existence de comptes oubliés.

Il serait statistiquement surprenant qu’un univers financier représentant plusieurs milliers de milliards de dollars ne produise pas, année après année, des milliers de successions inachevées, de bénéficiaires disparus, de sociétés devenues sans maître ou de patrimoines juridiquement introuvables.

Le véritable mystère réside ailleurs : personne ne semble savoir quelle est l’ampleur du phénomène.

Les banques privées disposent probablement d’indicateurs extrêmement précis sur leurs comptes inactifs, leurs structures sans contact ou leurs dossiers successoraux non résolus. Les régulateurs nationaux possèdent certainement des données similaires. Pourtant, aucune statistique consolidée n’est rendue publique.

Dans un monde où les flux financiers sont mesurés au centime près, cette absence de transparence est en elle-même révélatrice.

Car si l’on connaît aujourd’hui relativement bien le volume des richesses offshore, personne ne semble en mesure de dire combien de ces milliards appartiennent encore à quelqu’un… et combien sont peut-être déjà devenus les fantômes de la finance mondiale.


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Philippe Miller

Journaliste professionnel, télé et web, carte de presse n°115527, depuis 2010, spécialiste des arnaques financières, des paradis fiscaux et des mafias.

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