Un logiciel, des centaines de faux courtiers et près d’un milliard d’euros : l’affaire Airsoft révèle les coulisses industrielles des arnaques au trading.
Dans l’univers des arnaques au trading en ligne, les noms des plateformes frauduleuses changent constamment. Une marque disparaît après une alerte d’un régulateur, une autre apparaît quelques jours plus tard. Mais derrière cette succession de sites prétendument indépendants peuvent se cacher les mêmes infrastructures techniques. C’est précisément ce que révèle l‘affaire Airsoft.
Au centre de cette histoire apparaît Rony Hadjedj, un Franco-Israélien aujourd’hui détenu au Maroc et visé par une demande d’extradition allemande. Une vaste enquête internationale coordonnée par European Investigative Collaborations (EIC), à laquelle a notamment participé Mediapart, décrit Airsoft comme un fournisseur technologique ayant permis à des centaines de plateformes d’investissement frauduleuses de fonctionner.
De Marseille à Israël : le parcours de Rony Hadjedj
Avant l’affaire Airsoft, le parcours de Rony Hadjedj avait déjà croisé celui de la justice française. Selon Mediapart, il a été condamné le 20 septembre 2012 à six ans de prison par le tribunal de Marseille dans une affaire liée à des cambriolages et violations de domicile commis en 2010. Il n’aurait pas assisté à son procès et s’était installé en Israël.
C’est là qu’il aurait utilisé une autre identité : Jeremy Atlan. Ce nom est particulièrement important dans la suite de l’histoire puisqu’il apparaît comme celui du fondateur d’Airsoft, société lancée en 2014. Derrière cette identité se trouvait, selon les investigations publiées en septembre 2026, Rony Hadjedj.
L’organisation juridique d’Airsoft apparaît particulièrement éclatée. Les investigations de l’EIC décrivent une constellation de sociétés implantées notamment en Israël, à Chypre, aux îles Vierges britanniques, en Hongrie et en Pologne. Une telle architecture internationale n’est évidemment pas illégale en elle-même. Elle peut cependant considérablement compliquer le travail des enquêteurs lorsqu’il s’agit d’identifier les véritables responsables d’une activité et de suivre les flux financiers.
Plusieurs membres de la famille Hadjedj apparaissent par ailleurs dans les investigations consacrées au groupe. Mediapart rapporte notamment que sa sœur Amandine Hadjedj aurait été chargée des ressources humaines et aurait détenu Technology Airsoft Ltd, société enregistrée aux îles Vierges britanniques. Les personnes mises en cause n’ont pas répondu aux sollicitations de Mediapart et de ses partenaires de l’EIC, selon le média.
Airsoft, le logiciel derrière des centaines de plateformes
L’élément le plus inquiétant de cette affaire réside moins dans l’existence d’un énième faux courtier que dans la mise en place d’une véritable infrastructure permettant de multiplier les faux courtiers.
Airsoft proposait en apparence une solution technologique destinée aux professionnels du courtage en ligne : interface de trading, gestion des clients, transactions, création de sites internet et outils de relation commerciale. Présentée de cette manière, l’activité pouvait ressembler à celle d’un fournisseur informatique classique de l’industrie financière.
Mais les éléments produits dans le cadre des procédures judiciaires allemandes donnent une tout autre image de l’utilisation effective du logiciel. Selon les informations publiées par les partenaires de l’enquête FakeTrade, des centaines de plateformes frauduleuses auraient utilisé la technologie Airsoft.
Le logiciel permettait notamment aux opérateurs de modifier les informations affichées sur le compte d’un investisseur. Les sommes présentées comme des profits pouvaient ainsi ne correspondre à aucune performance réelle sur les marchés financiers.
Pour une victime, l’illusion pouvait être extrêmement convaincante. Après avoir déposé quelques milliers d’euros, elle voyait son portefeuille progresser. Un prétendu conseiller pouvait alors la féliciter pour ses performances et l’inciter à investir davantage. Le mécanisme exploite un ressort psychologique redoutablement efficace : la victime croit avoir la preuve sous les yeux que son investissement fonctionne.
Des gains fictifs pour obtenir de vrais versements
Un cas rapporté dans l’enquête illustre parfaitement le fonctionnement du dispositif. Un investisseur allemand désigné sous le prénom fictif d’Alex aurait versé au total environ 290 000 euros sur la plateforme Fibonetix. Son interface affichait finalement quelque 400 000 euros.
Mais ce solde ne constituait pas nécessairement de l’argent réellement investi et disponible. Le logiciel permettait aux opérateurs de modifier les données visibles par le client. Autrement dit, derrière l’apparence familière d’une plateforme financière pouvait se trouver une mise en scène informatique.
Le dispositif aurait également comporté une fonction permettant de simuler des retraits. Lorsque les victimes demandaient finalement à récupérer leurs fonds, elles pouvaient être invitées à payer de nouveaux frais pour prétendument débloquer leur argent. C’est un mécanisme classique des arnaques financières : chaque tentative de sortie devient l’occasion de réclamer un versement supplémentaire.
Airsoft disposait en outre d’une fonction particulièrement révélatrice des difficultés rencontrées par les autorités. Lorsqu’une plateforme faisait l’objet d’une alerte ou d’un signalement, un site miroir pouvait être créé rapidement sous une adresse ou une appellation légèrement différente. Le client continuait alors d’accéder à son prétendu compte et les paiements pouvaient se poursuivre.
972 millions d’euros : l’estimation vertigineuse de la police allemande
L’échelle financière de l’affaire est considérable. Selon les calculs attribués à la police allemande, Airsoft aurait permis de traiter environ 972 millions d’euros de transactions frauduleuses entre 2018 et 2020. Ce chiffre doit être présenté pour ce qu’il est : une estimation issue des investigations allemandes, et non le montant d’une condamnation prononcée contre Rony Hadjedj.
Le modèle économique présumé d’Airsoft interpelle également. D’après des contrats examinés dans le cadre de l’enquête, l’entreprise aurait perçu non seulement des paiements pour ses prestations technologiques, mais aussi entre 3 % et 11 % des dépôts réalisés par les victimes, selon les contrats.
Cette rémunération proportionnelle aux dépôts constitue un élément essentiel pour comprendre l’affaire. Elle signifie que le fournisseur technologique pouvait financièrement bénéficier de l’augmentation des sommes versées sur les plateformes utilisant son infrastructure.
L’ancien directeur général d’Airsoft, Shay Benhamou, a reconnu devant la justice allemande avoir facilité des actes frauduleux en connaissance de cause. Il a été condamné en Allemagne en juin 2026 à quatre ans de prison. Cette condamnation ne préjuge naturellement pas de la responsabilité pénale individuelle de Rony Hadjedj, dont la situation judiciaire est distincte.
L’arrestation de Rony Hadjedj à Casablanca
Après plusieurs années hors d’atteinte de la justice allemande, Rony Hadjedj a été arrêté le 6 juillet 2025 à l’aéroport de Casablanca, alors qu’il arrivait de Dubaï. Son arrestation faisait suite à un mandat international émis à la demande des autorités judiciaires allemandes, qui souhaitent obtenir son extradition.
En septembre 2026, il est toujours détenu au Maroc, où des recours contre son extradition ont été engagés. Sa culpabilité dans le dossier allemand n’ayant pas encore été définitivement jugée, Rony Hadjedj bénéficie de la présomption d’innocence concernant les faits faisant l’objet de cette procédure.
L’affaire possède également un volet israélien. Une enquête portant notamment sur des soupçons de fraude fiscale et de blanchiment concernant d’anciens dirigeants d’Airsoft et des membres de la famille Hadjedj a été menée par les autorités israéliennes. Selon Mediapart, le dossier avait été transmis au parquet israélien en vue de l’examen d’éventuelles inculpations.
La France pourrait elle aussi conserver un intérêt judiciaire dans le parcours de Rony Hadjedj : selon les informations publiées par Mediapart, la peine de six ans de prison prononcée à Marseille en 2012 n’aurait toujours pas été exécutée.
Airsoft illustre l’industrialisation des arnaques au trading
Cette affaire dépasse largement le cas d’un homme ou d’une entreprise. Elle met en lumière une transformation fondamentale de la fraude financière en ligne. Les escrocs n’ont plus nécessairement besoin de développer eux-mêmes une plateforme informatique complexe. Comme dans une industrie classique, différentes tâches peuvent être sous-traitées : logiciel de trading, site internet, centre d’appels, acquisition publicitaire, traitement des paiements ou blanchiment des fonds.
Cette spécialisation permet à des réseaux de lancer rapidement plusieurs marques et de remplacer celles qui deviennent trop visibles. Pour les victimes, chaque plateforme paraît indépendante. Pour les enquêteurs, elles peuvent pourtant appartenir au même écosystème technique et criminel.
Le cas Airsoft rappelle également pourquoi une liste noire de sites frauduleux, bien qu’indispensable, ne suffit pas toujours. Lorsqu’un domaine internet est bloqué ou signalé, les opérateurs peuvent changer d’adresse et poursuivre leur activité. S’attaquer aux infrastructures, aux prestataires et aux flux financiers qui permettent à ces plateformes de fonctionner peut donc s’avérer beaucoup plus efficace que de courir après chaque nouveau nom commercial.
Le faux courtier n’est parfois que la partie visible de l’iceberg
Pour l’épargnant, la leçon est importante. Une interface sophistiquée, des graphiques professionnels, un espace personnel affichant des profits ou même un interlocuteur capable de parler quotidiennement au téléphone ne constituent absolument pas une preuve que les investissements existent réellement.
Un chiffre affiché sur un écran reste un chiffre affiché sur un écran. Avant tout versement, il faut vérifier l’identité juridique exacte de l’entreprise, son agrément auprès du régulateur compétent et la concordance entre l’adresse internet utilisée et celle associée à l’établissement autorisé. Les usurpations de sociétés réglementées sont désormais fréquentes.
L’affaire Airsoft montre surtout la puissance atteinte par l’industrialisation technologique de l’escroquerie. Derrière un faux conseiller et un site de trading peuvent se trouver des développeurs, des centres d’appels, des sociétés offshore et une infrastructure capable de faire fonctionner simultanément une multitude de marques.
Dans ce modèle, le faux broker devient presque un produit interchangeable. Une marque est signalée ? Une autre peut la remplacer. Un site est fermé ? Un domaine voisin apparaît. Une victime commence à douter ? Son tableau de bord peut continuer à lui montrer des bénéfices rassurants.
C’est précisément cette capacité à produire de la confiance artificielle à grande échelle qui rend ces systèmes particulièrement dangereux. Et c’est pourquoi l’affaire Rony Hadjedj-Airsoft mérite d’être suivie : au-delà des responsabilités individuelles qui devront être établies par les tribunaux, elle donne à voir l’infrastructure invisible qui permet aux arnaques au trading de devenir une véritable industrie internationale.

