Déjà confrontée aux critiques de clients et à de nombreux contentieux, l’agence web Incomm est désormais placée en redressement judiciaire.

Deux ans après notre première enquête consacrée à Incomm et à son modèle de commercialisation de sites internet, l’entreprise bordelaise traverse une période particulièrement délicate. Le tribunal de commerce de Bordeaux a ouvert, le 14 janvier 2026, une procédure de redressement judiciaire à son encontre. Une décision qui ne signifie pas la disparition de la société, mais qui confirme l’existence de difficultés financières suffisamment importantes pour nécessiter la protection et la surveillance du tribunal.

Cette situation mérite d’autant plus l’attention qu’Incomm n’est pas une agence web inconnue. Depuis des années, son nom apparaît dans des litiges avec des professionnels ayant souscrit ses offres de création, d’hébergement et de référencement de sites internet. Des clients dénoncent régulièrement le coût et la durée de leur engagement ou les résultats obtenus. Incomm conteste ces critiques et a elle-même obtenu gain de cause dans plusieurs procédures.

Incomm en redressement judiciaire depuis janvier 2026

Il faut d’abord préciser la chronologie. Certaines annonces relatives à la procédure ont été publiées plusieurs semaines après la décision et notamment le 13 mars 2026. Mais c’est bien le 14 janvier 2026 que le tribunal de commerce de Bordeaux a prononcé l’ouverture du redressement judiciaire d’Incomm, sous le numéro 2026J00081.

Le tribunal a fixé la date de cessation des paiements au 1er octobre 2025. Autrement dit, la justice considère qu’à cette date l’entreprise n’était plus en mesure de faire face à son passif exigible avec son actif disponible. Une SCP a été désignée comme administrateur judiciaire et la SELARL Ekip’ comme mandataire judiciaire.

Le dossier donne une indication particulièrement intéressante sur l’ampleur des difficultés. Lors d’une audience du 11 mars 2026, le mandataire judiciaire a fait état d’un passif déclaré, alors non vérifié, de près de 4,1 millions d’euros. Dans le même temps, il signalait une trésorerie positive. L’administrateur judiciaire s’est déclaré favorable à la poursuite de l’activité, notamment au regard des performances réalisées durant la période d’observation.

Le tribunal a donc décidé de laisser sa chance à Incomm. L’entreprise indiquait de son côté poursuivre ses efforts de restructuration afin de réduire ses charges et souhaitait travailler à l’élaboration d’un plan de redressement. La période d’observation a ensuite été prolongée jusqu’au 14 janvier 2027.

Il serait donc excessif d’annoncer aujourd’hui la disparition d’Incomm. Un redressement judiciaire est précisément destiné à permettre, lorsque cela reste possible, la poursuite de l’activité, le maintien de l’emploi et l’apurement du passif. Mais l’ouverture d’une telle procédure constitue évidemment un signal sérieux : la pérennité de l’entreprise dépend désormais de sa capacité à retrouver durablement un équilibre économique et à présenter une solution acceptable à ses créanciers.

Un modèle commercial qui suscite des critiques depuis des années

Cette difficulté financière intervient dans un contexte particulier. En mars 2024, Warning Trading avait publié une longue enquête consacrée aux nombreux témoignages négatifs et contentieux entourant Incomm. L’entreprise propose notamment à des professionnels la création et l’exploitation de sites internet ainsi que des prestations de référencement.

Le point particulièrement sensible concerne le montage contractuel utilisé pour certaines offres. Des contrats ont été conclus pour plusieurs années puis cédés à une société tierce, notamment Locam. Cette dernière devient alors créancière des échéances prévues au contrat. Pour le professionnel engagé, arrêter d’utiliser le site ou être insatisfait de ses performances ne signifie donc pas nécessairement qu’il puisse interrompre ses paiements.

C’est précisément cette mécanique qui a alimenté de nombreux conflits. Des clients expliquent avoir découvert trop tard la durée réelle de leur engagement, les conséquences de la cession du contrat ou les difficultés pour en sortir avant son terme. D’autres contestent les performances du référencement ou estiment que les retombées commerciales obtenues ne correspondent pas à leurs attentes.

Ces accusations doivent cependant être présentées avec précaution. Une mauvaise expérience commerciale ou un contrat particulièrement contraignant ne constituent pas, à eux seuls, la preuve d’une escroquerie. De même, les avis publiés sur internet constituent des témoignages individuels et non des décisions de justice.

Ils montrent néanmoins que la controverse n’a pas disparu. En septembre 2026, Trustpilot affiche encore une note globale favorable à Incomm, autour de 4,1 sur 5 pour plusieurs centaines d’avis. Mais environ 12 % des avis sont classés une étoile et certains témoignages récents reprochent toujours à l’entreprise le coût de ses prestations, leur engagement dans la durée ou des résultats jugés insuffisants. Incomm répond régulièrement à ces commentaires et rappelle notamment que les retombées commerciales d’un site ou d’un référencement ne peuvent être garanties.

Incomm est devenue une habituée des tribunaux

Au-delà des avis en ligne, un élément est objectivement vérifiable : Incomm apparaît dans de nombreuses décisions judiciaires relatives à ses contrats. Ces procédures ne se terminent d’ailleurs pas toutes de la même manière, ce qui impose d’éviter toute présentation caricaturale.

Dans une affaire jugée à Toulouse le 15 juillet 2025, par exemple, un professionnel avait signé en 2019 un contrat de licence d’exploitation prévoyant 48 mensualités de 145 euros hors taxes, auxquelles s’ajoutaient des frais d’adhésion. Quelques mois plus tard, il avait demandé à résilier en raison de difficultés financières. Incomm lui avait répondu que la résiliation ne pouvait intervenir avant le terme, sauf règlement du solde.

Dans ce dossier, la justice a finalement donné largement raison à Incomm. Le contrat a été considéré comme résilié aux torts du client, qui a notamment été condamné à verser 8 152,80 euros au titre de l’indemnité de résiliation. Cette décision illustre très concrètement le risque pris par un professionnel lorsqu’il signe un engagement de longue durée puis décide unilatéralement de cesser les paiements.

D’autres procédures ont cependant été moins favorables à l’agence. Un contentieux porté devant la cour d’appel de Bordeaux concernait ainsi un jugement du tribunal de commerce de Bordeaux du 12 juin 2023 qui avait retenu la responsabilité contractuelle d’Incomm et prononcé la nullité d’un contrat de licence de site internet. Incomm a fait appel de cette décision.

La multiplication de ces dossiers judiciaires montre surtout combien la commercialisation de prestations numériques à des TPE sous la forme d’engagements longs peut devenir conflictuelle. Un artisan ou un indépendant qui pense acheter un site et du référencement peut se retrouver engagé pendant plusieurs années, avec des sommes cumulées importantes et un tiers intervenant dans la relation financière.

Incomm avait même poursuivi Warning Trading après notre enquête

La publication de notre enquête du 22 mars 2024 avait elle-même débouché sur une procédure judiciaire. Incomm avait demandé la publication forcée d’un droit de réponse sur Warning Trading et avait saisi le tribunal judiciaire de Paris en référé.

Dans le droit de réponse qu’elle souhaitait faire publier, Incomm défendait vigoureusement son modèle. Elle soutenait notamment que la cession des contrats et le système de location financière étaient légaux, que ses clients étaient informés de la possibilité d’une cession à Locam et que plusieurs juridictions avaient reconnu la validité de ses contrats. Elle contestait également les accusations concernant sa gestion des avis négatifs et mettait en avant les évaluations positives reçues par ses services.

Mais cette procédure n’a pas abouti comme Incomm l’espérait. Dans une ordonnance du 10 juillet 2024, le tribunal judiciaire de Paris a prononcé la nullité de son assignation. La juridiction a considéré que les qualifications juridiques cumulativement invoquées créaient une ambiguïté empêchant les défendeurs de savoir sans équivoque sur quel fondement ils étaient poursuivis.

Incomm a donc succombé dans cette procédure et a été condamnée à verser 1 500 euros à Warning Trading et à son directeur de publication au titre de l’article 700 du code de procédure civile, ainsi qu’aux dépens. Cette décision ne constituait cependant pas un jugement sur la véracité de chacune des affirmations de notre enquête : le tribunal a tranché la procédure sur la nullité de l’assignation.

Un redressement judiciaire qui change la dimension du dossier

Jusqu’ici, les controverses entourant Incomm concernaient surtout sa méthode commerciale, ses contrats et la satisfaction de certains clients. Le redressement judiciaire ajoute désormais une question beaucoup plus fondamentale : celle de la pérennité même de l’entreprise.

La situation est particulièrement importante pour les clients actuellement engagés. L’ouverture d’une procédure collective ne signifie évidemment pas que leurs contrats disparaissent automatiquement. Elle ne permet pas non plus de conclure qu’Incomm cessera prochainement son activité : au contraire, le tribunal a jusqu’ici autorisé sa poursuite.

Mais la présence d’un passif déclaré de près de 4,1 millions d’euros lors de l’audience de mars 2026 et la nécessité affichée de restructurer les charges constituent des éléments qu’il serait difficile de considérer comme anecdotiques. La prolongation de la période d’observation jusqu’en janvier 2027 va servir à déterminer si Incomm peut réellement se redresser.

Pour les professionnels sollicités par des prestataires de sites internet, l’affaire rappelle surtout une règle essentielle : ne jamais considérer une mensualité isolément. Une offre de 150, 170 ou 200 euros par mois peut sembler supportable. Sur quatre ans, elle représente respectivement 7 200, 8 160 ou 9 600 euros, avant même d’éventuels frais supplémentaires.

Avant toute signature, il faut donc vérifier la durée d’engagement, le coût total, les conditions de résiliation, l’identité du véritable créancier, les modalités d’une éventuelle cession du contrat et la propriété du site internet à l’issue de la relation. Les promesses de visibilité doivent également être examinées avec prudence : être positionné sur Google sur une expression donnée ne garantit en rien l’arrivée de nouveaux clients ni un retour sur investissement.

Pour Incomm, les prochains mois seront déterminants. L’agence a survécu à de nombreuses contestations et obtenu gain de cause contre plusieurs clients. Elle doit désormais affronter un adversaire d’une tout autre nature : ses propres difficultés financières. Le 14 janvier 2027 constitue à ce stade une échéance majeure pour savoir si cette entreprise créée en 2004 peut transformer son redressement judiciaire en véritable redressement économique.

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Philippe Miller

Journaliste professionnel, télé et web, carte de presse n°115527, depuis 2010, spécialiste des arnaques financières, des paradis fiscaux et des mafias.

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