L’État du Massachusetts poursuit l’opérateur de distributeurs de cryptomonnaies Bitcoin Depot, accusé d’avoir sciemment permis des escroqueries ayant coûté plus de 10 millions de dollars à ses habitants.

Une plainte explosive déposée par la procureure générale du Massachusetts

La pression judiciaire s’intensifie aux États-Unis contre les opérateurs de distributeurs automatiques de cryptomonnaies. Le 3 février 2026, la procureure générale du Massachusetts, Andrea Joy Campbell, a engagé des poursuites contre l’entreprise Bitcoin Depot, l’un des plus grands exploitants de crypto ATM au monde.

Selon la plainte, la société aurait non seulement fermé les yeux sur des escroqueries massives utilisant ses machines, mais elle aurait également adopté des pratiques commerciales trompeuses. Les autorités accusent notamment l’entreprise d’avoir appliqué des frais excessifs tout en laissant prospérer des réseaux de fraude exploitant ses kiosques.

Dans un communiqué officiel, Andrea Joy Campbell a été particulièrement sévère : selon elle, Bitcoin Depot aurait « utilisé des tactiques de vente trompeuses pour surfacturer les consommateurs et faciliter sciemment des escroqueries ». Les autorités estiment que les habitants du Massachusetts ont perdu plus de 10 millions de dollars via ces machines.

Cette action en justice s’inscrit dans un mouvement plus large de surveillance accrue des distributeurs de cryptomonnaies, dont l’utilisation dans les escroqueries financières ne cesse d’augmenter aux États-Unis.

Les distributeurs de cryptomonnaies, nouvel outil privilégié des escrocs

Les crypto ATM sont des bornes automatiques permettant d’acheter des cryptomonnaies, généralement du Bitcoin, en déposant de l’argent liquide. Ces machines ressemblent à des distributeurs bancaires classiques et sont souvent installées dans des stations-service, des supérettes ou des magasins de proximité.

Pour les utilisateurs, elles offrent une méthode rapide et simple pour acquérir des cryptomonnaies sans passer par les plateformes d’échange en ligne. Mais pour les forces de l’ordre, ces dispositifs sont devenus un outil particulièrement efficace pour les fraudeurs.

Dans de nombreuses escroqueries, les victimes sont contactées par téléphone ou sur internet par des criminels se faisant passer pour des agents administratifs, des techniciens informatiques ou même des proches en détresse. Les fraudeurs convainquent ensuite leurs victimes d’envoyer de l’argent via un crypto ATM, une méthode qui rend les fonds quasiment impossibles à récupérer.

Les chiffres du FBI illustrent l’ampleur du phénomène. En 2024, près de 11 000 plaintes liées à des escroqueries impliquant des distributeurs de cryptomonnaies ont été enregistrées, représentant environ 247 millions de dollars de pertes. L’année suivante, entre janvier et novembre 2025, ces pertes ont déjà atteint environ 333 millions de dollars.

Les personnes âgées figurent parmi les principales cibles de ces arnaques, souvent persuadées d’effectuer un paiement urgent pour résoudre un problème fictif.

Des accusations lourdes contre Bitcoin Depot

La plainte du Massachusetts affirme que Bitcoin Depot était parfaitement conscient de l’utilisation frauduleuse de ses machines. Selon les procureurs, une équipe interne chargée de la conformité aurait constaté dès 2021 qu’environ 90 % des clients avec lesquels elle interagissait étaient probablement des victimes d’escroquerie.

Un employé aurait même averti un dirigeant de l’entreprise que les kiosques facilitaient du blanchiment d’argent « à un volume extrême ». Malgré ces alertes, les autorités estiment que l’entreprise n’a pas mis en place de mesures suffisantes pour empêcher les fraudes.

La plainte affirme également que Bitcoin Depot aurait affaibli certaines de ses procédures de conformité, ce qui aurait contribué à augmenter le volume de transactions frauduleuses. Selon les données internes évoquées par les procureurs, entre 13 % et 16 % des fonds transitant par les machines de l’entreprise en 2023 pourraient être liés à des escroqueries.

Dans le Massachusetts, la situation serait encore plus préoccupante : plus de la moitié de l’argent déposé dans les kiosques Bitcoin Depot entre août 2023 et janvier 2025 serait lié à des arnaques.

Les autorités reprochent également à l’entreprise d’avoir validé des transactions suspectes qui auraient dû déclencher des alertes. Certaines opérations ont par exemple été effectuées sous des noms manifestement fictifs comme « John Wick » ou « The Chosen One ». D’autres clients auraient utilisé plusieurs machines différentes dans la même journée pour effectuer des transferts importants.

Une industrie sous pression et de nouvelles enquêtes en cours

Bitcoin Depot rejette fermement les accusations. Dans une déclaration transmise aux journalistes, l’entreprise affirme ne pas faciliter les escroqueries et assure avoir construit son activité autour de la conformité réglementaire et de la protection des consommateurs.

La société indique travailler régulièrement avec les forces de l’ordre et avoir mis en place plusieurs dispositifs pour prévenir les fraudes. Elle a récemment annoncé une nouvelle mesure : l’obligation pour les clients de vérifier leur identité pour chaque transaction effectuée sur ses machines.

Malgré ces déclarations, les poursuites se multiplient contre les opérateurs de crypto ATM. L’Iowa a déjà engagé une procédure similaire en 2025 contre Bitcoin Depot. Une analyse réalisée dans ce cadre a conclu que plus de 50 % des transactions effectuées dans l’État entre 2021 et 2024 semblaient liées à des escroqueries.

Les autorités du Missouri ont également ouvert une enquête. En décembre dernier, la procureure générale Catherine Hanaway a adressé des demandes d’information à Bitcoin Depot et à plusieurs autres opérateurs, évoquant des « escroqueries dévastatrices » visant les habitants de l’État.

Ces investigations portent notamment sur les frais élevés appliqués par ces machines. Certaines enquêtes ont montré que les opérateurs pouvaient prélever entre 15 % et 50 % du montant déposé lors d’une transaction.

Face à la multiplication des arnaques, certains responsables politiques envisagent désormais des régulations beaucoup plus strictes, voire l’interdiction pure et simple de ces distributeurs dans certaines juridictions.

Un modèle économique remis en question

Une enquête conjointe menée par l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) et CNN a également révélé l’ampleur du phénomène. Les investigations ont montré que des machines Bitcoin Depot installées dans des centaines de magasins Circle K auraient facilité au moins 1,5 million de dollars de transactions frauduleuses.

Selon l’enquête, la chaîne de magasins aurait touché plusieurs millions de dollars de frais de location grâce à ces kiosques, tandis que Bitcoin Depot percevait une commission sur chaque transaction.

Plus troublant encore, l’enquête affirme que certains responsables de Circle K savaient que ces machines étaient utilisées pour escroquer des clients — et même certains employés — mais ont néanmoins renouvelé leur partenariat avec l’opérateur.

L’affaire illustre les tensions croissantes autour des infrastructures de paiement liées aux cryptomonnaies. Si ces technologies sont souvent présentées comme un moyen d’élargir l’accès aux services financiers, elles peuvent également servir de vecteur à des fraudes massives lorsque les contrôles sont insuffisants.

Le procès intenté par le Massachusetts pourrait donc constituer un test juridique majeur pour l’ensemble de l’industrie des crypto ATM aux États-Unis.


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Philippe Miller

Journaliste professionnel, télé et web, carte de presse n°115527, depuis 2010, spécialiste des arnaques financières, des paradis fiscaux et des mafias.

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