Des milliers d’appels automatisés se font passer pour des partenaires d’Enedis. Derrière ces voix humaines, des IA capables de harceler et tromper à grande échelle.

Des voix rassurantes pour une escroquerie bien rodée

« Bonjour, c’est Nicolas, nous sommes partenaires d’Enedis… » Depuis plusieurs semaines, des centaines de consommateurs français rapportent avoir reçu ce type d’appel. À l’autre bout du fil, une voix posée, polie, presque chaleureuse. L’interlocuteur affirme ne pas être dans une démarche commerciale, mais vouloir simplement vérifier une éligibilité à des aides énergétiques. Le discours est fluide, les réponses adaptées, les hésitations savamment dosées. Pourtant, “Nicolas” n’existe pas.

Derrière cette mise en scène se cache un call bot, un robot d’appel dopé à l’intelligence artificielle. Contrairement aux centres d’appels traditionnels, souvent délocalisés, ces nouveaux dispositifs automatisés permettent de mener des conversations quasi naturelles en temps réel. L’illusion est suffisamment convaincante pour piéger des particuliers qui pensent dialoguer avec un véritable conseiller. Face à l’ampleur des signalements, Enedis a dû publier un démenti officiel, rappelant qu’aucun partenaire n’était mandaté pour ce type de démarchage téléphonique.

Les numéros utilisés proviennent fréquemment de préfixes réservés au démarchage, tels que 0162, 0424 ou 0568. Un détail technique que peu de consommateurs identifient spontanément. Le scénario, lui, est bien huilé : obtenir des informations personnelles, qualifier un prospect ou programmer un rappel par un “conseiller” humain qui prendra le relais pour finaliser la tentative d’escroquerie.

Une combinaison d’algorithmes pour imiter l’humain

Le fonctionnement d’un call bot repose sur l’assemblage de plusieurs briques technologiques. D’abord, un module de reconnaissance vocale convertit en texte les réponses de la personne appelée. Ensuite, un modèle de langage – comparable aux grands LLM utilisés dans les assistants conversationnels – analyse ces réponses et détermine la réplique la plus pertinente en fonction d’un script prédéfini. Enfin, un système de synthèse vocale transforme le texte généré en une voix artificielle étonnamment réaliste.

Le résultat est troublant : le robot attend que son interlocuteur parle, rebondit sur ses objections, adapte son argumentaire. Il peut même simuler des micro-silences ou des hésitations pour paraître plus crédible. Le tout s’inscrit dans un scénario structuré dont l’objectif est clair : vendre un service douteux, collecter des données sensibles ou provoquer un engagement (rappel, rendez-vous, souscription).

Ces technologies ne relèvent plus de la science-fiction. Elles sont accessibles via des plateformes spécialisées qui promettent de “lancer et gérer des appels vocaux en quelques minutes”. Certaines solutions sont présentées comme des outils légitimes d’automatisation pour les entreprises : gestion d’appels entrants, prise de rendez-vous, qualification de prospects. Mais entre usage légal et détournement frauduleux, la frontière est mince.

Des sociétés comme Trillet AI, Bland AI ou encore la française Omnia IA mettent en avant la capacité de leurs agents conversationnels à passer plus de mille appels par jour. Dans des vidéos promotionnelles, on explique comment créer un call bot capable d’automatiser l’ensemble d’un processus de prospection commerciale. Si ces outils peuvent répondre à des besoins professionnels réels, ils constituent également une arme redoutable entre les mains d’escrocs.

Une industrialisation du harcèlement téléphonique

Pourquoi un tel engouement pour les call bots, y compris dans des campagnes illégales ? La première raison tient au volume. Là où un téléprospecteur humain est limité par le temps et la fatigue, un agent IA peut enchaîner des milliers d’appels par jour, en simultané. Il ne prend ni pause, ni congé, ni arrêt maladie. Cette capacité de démarchage massif démultiplie les chances de tomber sur une victime vulnérable.

La seconde motivation est économique. Le coût d’utilisation de ces plateformes est souvent facturé à la minute. Certaines offres d’entrée de gamme avoisinent quelques centimes par minute d’appel, avec des forfaits mensuels incluant plusieurs milliers de minutes. Rapporté à un équivalent temps plein, cela revient bien moins cher qu’un salarié rémunéré au SMIC. Pour les acteurs malveillants, le calcul est vite fait : investissement minimal, rendement potentiellement élevé.

Cette industrialisation transforme profondément le paysage du démarchage téléphonique. Autrefois limité par des contraintes humaines et logistiques, le harcèlement devient automatisé, systématique, presque invisible. Les victimes peuvent recevoir plusieurs appels par semaine, parfois par jour, sans jamais avoir affaire à une personne réelle. S’énerver, menacer ou argumenter ne sert à rien : l’interlocuteur n’est qu’un algorithme.

Plus inquiétant encore, ces technologies permettent de personnaliser les échanges. En croisant des bases de données, il devient possible d’adapter le discours à l’âge présumé, à la localisation ou au profil énergétique du foyer ciblé. L’arnaque gagne ainsi en crédibilité. Dans certains cas, les informations collectées lors du premier appel automatisé servent à préparer une seconde offensive menée par un humain, mieux informé et donc plus persuasif.

Comment se protéger face à ces nouvelles escroqueries ?

Face à la sophistication croissante des call bots, la vigilance reste la première ligne de défense. Il convient de se méfier de tout appel non sollicité se réclamant d’un organisme public ou d’un grand opérateur. Les entreprises comme Enedis rappellent qu’elles ne démarchent pas directement les particuliers pour vendre des services ou proposer des aides. En cas de doute, il est recommandé de raccrocher et de contacter l’organisme via son numéro officiel.

Identifier les préfixes dédiés au démarchage peut également constituer un indice. Toutefois, certains escrocs utilisent des techniques de “spoofing” pour afficher un numéro local ou crédible. L’inscription sur des listes d’opposition au démarchage peut limiter les appels légitimes, mais elle n’empêche pas les acteurs frauduleux d’agir en dehors du cadre légal.

Enfin, il est essentiel de ne jamais communiquer d’informations sensibles (numéro fiscal, coordonnées bancaires, identifiants personnels) lors d’un appel entrant non sollicité. Les autorités encouragent également à signaler ces tentatives auprès des plateformes dédiées afin de documenter les pratiques et, le cas échéant, engager des poursuites.

L’émergence des call bots marque un tournant : l’intelligence artificielle, conçue pour optimiser la relation client et automatiser certaines tâches, devient un outil d’escroquerie à grande échelle. Tant que ces technologies resteront accessibles à bas coût et faciles à déployer, les consommateurs devront composer avec cette nouvelle génération d’arnaqueurs numériques, invisibles mais omniprésents.


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Philippe Miller

Journaliste professionnel, télé et web, carte de presse n°115527, depuis 2010, spécialiste des arnaques financières, des paradis fiscaux et des mafias.

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